Que dire d’ « Elle » de Paul Verhoeven ?par Yann Le Pennec

 

elle

Que dire encore d’Isabelle Huppert dans Elle, de son extraordinaire pouvoir d’incarnation de la passion, de la haine à l’amour entre Phèdre et Médée. Elle excelle encore dans ce rôle fait pour elle d’une femme sans cesse sadisée, violentée, poignardée mais se relevant toujours vaillante à chaque défi et pleinement elle-même lorsqu’elle dit « La honte n’est pas un sentiment assez fort pour empêcher de faire n’importe quoi ».

« La » Huppert incarne-t-elle plus que n’aurait su ou pu le faire un acteur masculin cette image quasi fantasmatique d’un jeu du pouvoir que rien ne saurait atteindre, un pouvoir dénué de sentiment et de morale affectant une existence sans affect doublée d’un haut degré de perversité.  Le réalisateur se garde d’exploiter l’histoire psychologiquement traumatisante de l’enfant d’un père psychopathe et d’une mère qu’il serait trop facile de qualifier de nymphomane, une enfant dont le regard vide sur une photo d’enfance lui apparaît comme terrifiant. Le passage de la victime à la prédatrice, de l’objet souffrant au sujet actif donne à Paul Verhoeven la matière d’un drame exposant une humanité n’obéissant qu’à des lois mécaniques en fonction d’une pulsion brute indissociable de la quête du pouvoir. Dans un aquarium glauque, le réalisateur semble rire sous cape de ce jeu de massacre dynamitant la bonne conscience en présentant, entre transgressions et provocations, ces échantillons d’une bourgeoisie désenchantée et refoulée, ces figures masculines dévalorisées et impuissantes. Parabole de la névrose occidentale généralisée, « Elle » est une satire sociale ambiguë toujours à la limite de basculer dans la farce burlesque. Heureusement le cinéma nous fait cadeau de films où l’amour prend le langage de la résistance au pouvoir et donne à rêver et à vouloir.

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« Voir du pays », de Delphine Coulin et Muriel Coulin, par Yann Le Jossic

Film de Delphine Coulin, Muriel Coulin

France, 1h42. Sortie le 7 Septembre 2016.Diaphana Distribution

Deux jeunes militaires, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Avec leur section, elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un sas de décompression, où on va les aider à « oublier la guerre ». Mais on ne se libère pas de la violence si facilement…

Prix du Scénario – Un Certain Regard

QUESTIONNER LA « GRANDE MUETTE »

 

Sur les traces du remarqué « Of men and war » de Laurent Bécue- Renard projeté en mars 2015 par C.D.G, Delphine et Muriel Coulin explorent les blessures intimes plus que physiques des combattants revenant de théâtres de guerre mais en choisissant la fiction, des femmes pour héroïnes et Chypre pour décor, elles nous rapprochent de ces jeunes Français soi-disant partis défendre notre démocratie en Afghanistan.

En visionnant ce film où la tension monte à chaque plan, le spectateur s’interroge sur le bien-fondé de ces « opérations extérieures », sur l’hypocrisie de ces sas de décompression de trois jours dans un hôtel-usine à touristes où chaque militaire doit exprimer devant les autres son trauma mais sans aller jusqu’ à critiquer l’armée. Celle-ci apparaît à la fois comme une société à part semblant solidaire mais surtout comme un huis clos machiste étouffant la vérité, l’individualité et la liberté.

En ouvrant la boîte de Pandore, ce corps hiérarchique n’aide guère ses membres brisés psychologiquement à se reconstruire mais les pousse à ne plus pouvoir contenir la violence qui est en eux et qui va éclater entre eux…

Un film puissant, dérangeant, à l’atmosphère moite qui contraste avec la luminosité de Chypre dont les réalisatrices montrent aussi la scission marquée par une frontière aussi fermée que stupide ;

Même s’il n’est pas complètement abouti, on ne sort pas indemne de ce thriller psychologique et on reste subjugué par le jeu du duo féminin formé par Ariane Labed (magnifique déjà dans « Fidélio, l’odyssée d’Alice » passé aussi par CDG cette année) et la formidable Soko artiste aux multiples talents (chanteuse-interprète…)

“Rester vertival », D’Alain Guiraudie, par Jacqueline Théault

Sortie le 24 août 2016, 1h40

En compétition officielle au Festival de Cannes 2016

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Arriver l’esprit léger dans les Causses (Lozère) juste avec un sac à dos.

Séduire une jeune bergère déjà mère de deux enfants et qui vit chez son père.

Devenir père 9 mois après sans le vouloir.

Gagner des avances pour écrire un scénario sans s’y mettre…

Avoir à connaître des comportements ambigus du grand-père du bébé.

Désirer, sans se l’avouer au gré des rencontres, des Hommes de tous âges.

Et pour compliquer sa vie, Léo ( Damien Bonnard) se retrouve à s’occuper de son fils, seul.

Reflet d’un parcours humain: se chercher jusqu’où? Refuser de se connaître? Ou encore se mentir en étant dans les lourdeurs de la vie?

C’est une ballade entre ville et campagne, vies qui commencent et vie qui se termine

dans la misère, la difficulté sentimentale et la sexualité incertaine.

Le réalisateur de « L’inconnu du Lac » (2013) a comme producteurs Sylvie Pialat et Benoît Quainon.

QUAND LE CINEMA FILME LES MIGRATIONS

Le jeudi 9 juin 2016, nous avons eu la chance d’assister à la première édition du festival ENTRE D’EUX (Rencontres Cinéma documentaire et migrations) au Café des Images à Hérouville Saint-Clair.

Ces rencontres documentaires étaient proposées par la Maison de l’Image Basse-Normandie, la Maison de la Recherche en Sciences Humaines (Université de Caen-Normandie) et le Café des Images.

Pour cette journée le thème des films projetés visait à porter « un autre regard sur la migration, au-delà des représentations médiatiques ».

Avant de revenir sur quelques court-métrages parmi la dizaine visionnés ce jour-là, il faut mentionner la grande qualité des quatre moments d’échanges d’après-film. Outre la présence des réalisateurs ou membres de l’équipe du film, intervenaient également des chercheurs (liste en bas de cet article). Ce croisement entre deux mondes, le cinéma et l’université faisait la grande originalité et la richesse de cette initiative.

GATA (Russie-2008)

C’est l’histoire d’un gâteau qu’on ne mangera jamais.

C’est l’histoire d’une famille arrachée qui tente de survivre en cherchant désespérément les liens qu’elle a perdus.

C’est l’histoire des souvenirs qu’on poursuit comme on scrute le sol après un séisme pour y retrouver les traces de ce qui était une vie.

C’est l’histoire d’une destruction, de la guerre, du génocide.

Une famille de réfugiés de Bakou, en Azerbaïdjan vit dans un appartement collectif de la banlieue de Moscou. Les anciens contemplent leurs vielles photos, se disputent à propos du figuier de leur jardin de Bakou, du lieu où ranger les chaussures, énumèrent les différentes variétés de sucre qu’ils achetaient là-bas, et attendent…pendant que Narek, leur petit fils, apprend la langue française dans l’espoir de partir un jour.

Mais le véritable héros du film, c’est le « gata », un gâteau arménien que la grand-mère a confectionné pour son mari. Il a le parfum du pays, de l’enfance, des jours heureux. Le vieil homme a fait le rêve de le partager avec ceux qu’il a connus… et qui cette année encore ne viendront pas.

« Dans un an je leur donnerai et je leur dirai -ça fait un an qu’il vous attend ; ils verront bien qu’il est dur, qu’il a attendu un an »

Le film de Diana MKRTCHYAN a été tourné avec des réfugiés qui jouent leur propre rôle, il raconte l’exil, le dilemme de la double culture, la quête des repères, des racines, de l’identité. Il est lent, sans effets ni fioritures, il se contente de montrer et, par là même, donne du corps et du cœur à ce que nous dit Diana MKRTCHYAN au cours du débat qui s’en est suivi.

« On ne peut pas venir de nulle part et n’être personne. ».

MARE MATER (France 2015-52mn)

Avant d’être un film, Mare Mater a été un livre (Acte Sud) du photographe Patrick ZACHMANN. Cet art du photographe irrigue ce documentaire dans sa forme et dans sa sensibilité.

La présentation des protagonistes et des lieux, en plans fixes, sur un tryptique, développe l’attention du spectateur et, par la multiplication des situations, créée un effet dynamique qui donne à ce documentaire une force émotive rare.

Avant d’affronter la séparation inéluctable avec sa mère très âgée, le réalisateur va l’aider à retrouver les traces d’un passé enfoui dans une mémoire défaillante et à combler les silences de sa propre histoire.

En faisant témoigner des migrants qui ont franchi cette « mare nostrum », du Maghreb vers l’Europe (et pour certains dans des conditions dramatiques), ces fils qui, passant la mer ont quitté leur mère, Patrick Zachmann va construire son propre voyage. Cinquante ans après, en quête de son identité, il va faire, dans l’autre sens le voyage vers l’Algérie terre d’enfance de sa mère, jeune fille juive, ensuite expatriée en France. Par une mosaïque et une superposition de vies éclatées, Mare Mater nous questionne sur le départ, ce moment particulier qui bouleverse une vie.

La rencontre avec Emmanuelle JAY, la monteuse du film, a été l’occasion de s’attarder sur cette phase de la réalisation d’un film, où la forme rencontre et prolonge les intentions de l’auteur.

ALPHABET STREET (France 2007- 26mn)

A propos de Frédéric SABOURAUD et de son œuvre « Alphabet street » dont le titre est repris d’une chanson de Prince( hasard ?), c’est un film de parti pris, qui dans sa construction, amène à casser les frontières et les barrières entre l’auteur et le spectateur.
Ce qui fait son grand intérêt, c’est une écriture à contre courant, complètement assumée par l’artiste. Une écriture éprouvée, pseudo torturée, et volontairement éprouvante et torturante…
Il faudra, au spectateur, aller au delà de l’ennui, quasi insoutenable, que cette œuvre minimaliste procure.
Mais qui s’ennuie en fin de compte. ? Qui est désemparé ? Nous ou le migrant qui cherche à apprendre notre langue ? Est-ce que cet apprentissage de la langue porté par des bénévoles pleins de bonne volonté, par son académisme et sa désuétude n’est pas à côté de la plaque ?
Pas de long discours dans ce film.
Les images parlent d’elles-mêmes, à la limite du tragi-comique parfois.
Elles brouillent les pistes pour mieux nous aider à retrouver le chemin, si on le veut bien.
Ce film, pas évident à première vue est à la limite de l’insupportable bien sûr.
Equilibrisme.
Travail sans filet pour l’artiste.
L’image parle pour questionner, porter à la réaction, et donner des pistes pour construire notre propre œuvre imaginaire.
Ce film nous chante que pour le migrant cette épreuve du langage c’est « On the road again »…

EN QUETE DE TERRE (France 2014 – 52mn)

Au détour des chemins de Normandie, dans les jardins et les cours de nos fermes ou parmi les champs de lin en fleurs, nous les rencontrons parfois, ces vieux normands, rompus, voutés. Véritables autochtones pourrait-on penser, avec leurs casquettes et leurs vêtements de travail usés, et pourtant…

Lorsqu’ils rentrent chez eux, il leur arrive parfois de parler le flamand qu’ils n’ont pas oublié, de raconter l’histoire de leur arrivée en France en regardant les vieilles photos, car ils sont belges.

Au début du XXème siècle, la France, dont la population fut décimée par la grande guerre, manquait de main d’œuvre dans les fermes. De nombreux cultivateurs flamands qui s’étaient trouvés privés de leurs terres dévastées par la guerre émigrèrent en France pour exploiter les terres abandonnées. Ce fut le début du plus important mouvement d’immigration que connut la Normandie.

C’est cette histoire que raconte la réalisatrice Sonia RINGOOT, elle-même descendante de l’une de ces familles flamandes, dans un émouvant court métrage, pour que les racines demeurent, pour que la mémoire ne se perde pas.

Travail opiniâtre et méritant pour recueillir le témoignage d’une génération dont il reste peu de membres, surmonter les obstacles dus aux pertes de mémoire, à l’intrusion de la caméra, aux aléas de la sénilité.

Et pourtant le film reste frais, spontané et sans nostalgie.

Joli message de la part de cette jeune et talentueuse réalisatrice pour nous rappeler que cet homo que l’on dit « sapiens » fut avant tout un nomade et que l’émigration fut, reste et restera de tous les temps et de tous les lieux.

« Amis restez toujours ainsi

Tant que vous serez unis

Le bonheur pour vous n’aura pas de prix

Oui tout vous sourit Dieu merci

En guerre il n’en fut pas ainsi

Mais nous vivions dans l’espérance… »

Chante une vieille tante, témoin d’une génération dont ce film préservera la mémoire.

ILS ME LAISSENT L’EXIL – LES OBJETS (France 2015 – 28mn)

Ce film de Laetitia TURA, fruit d’un partenariat entre le Groupe de Recherche et d’Essais Cinématographiques et le Musée de l’histoire de l’Immigration, s’intéresse aux petits objets de la vie quotidienne, perdus, donnés ou abandonnés sur le chemin par les migrants. En apparence sans importance, ces traces fragiles de leur passage deviennent des éléments clefs dans l’effort de transmission de la mémoire de l’exil.

Une carte mémoire, un imperméable, une voiture miniature, une casquette : objets sauvés de la traversée des frontières, objets donnés ou oubliés. C’est aussi dans ces fragiles traces qu’une transmission de la mémoire de l’exil est possible.  » Ils me laissent l’exil  » raconte ce passage de l’objet familial en possible objet patrimonial. Car l’enjeu est bien de faire une pleine place dans le récit national aux mémoires minorisées, reléguées dans l’arrière-cour de l’Histoire.

NULLE PART EN FRANCE (France 2016 – 32 mn)

A sa manière originale Yolande MOREAU, avec ce regard unique, humble et radical, qui fait sa singularité, filme les migrants dans le nord de la France. Dix jours dans la jungle de Calais et de Grande Synthe.
Les textes très forts de Laurent GAUDE, lus par la réalisatrice, rehaussent la puissance sobre des images, sans concession ni misérabilisme.
Un OVNI, loin des écritures documentaires classiques, qui nous émeut par la beauté des flashes, la cruauté et la violence sous jacentes, la force des témoignages et le caractère révoltant qui en émanent. Une œuvre poignante, salutaire.

A voir absolument. Merci à Yolande, notre grande à tous. Une nouvelle facette de son talent.
Au cours du débat lumineux, de haute tenue, on a cru comprendre que d’autres volets sur le sujet pourraient suivre…
Du véritable cinéma politique dans le sens très noble du terme. Qui pousse à la réflexion et à l’action. Qui nous interroge et nous percute sur le phénomène migratoire et la manière de l’aborder, de le traiter et le régler (?) dans notre inextricable Union Européenne. Un constat certain de faillite. Heureusement, et nous le voyons à l’écran, des solidarités existent qui redonnent l’espoir…
Merci au festival de nous avoir fait vivre des moments aussi chavirant.

Notamment merci à la Maison de l’Image, à Jean-Marie VINCLAIR et Philippe DAUTY.
Et bien sûr au Café des Images, un lieu rare où le cinéma se fait et se vit.

Et à tous les acteurs et actrices de ce très beau festival.
Sven LAURENT, notre ami granvillais, était de la partie, en tant que co-auteur de l’œuvre collective « Trous de mémoire : regards sur l’immigration en Normandie ».

Cette série de quatre films, tournés en Normandie a été réalisée par des jeunes chercheurs et réalisateurs inscrits dans ce projet commun entre l’Université de Caen et la Maison de l’Image de Basse Normandie.

Christine SIMONET, Daniel GANDANGER, Yves BERTHAULT

Ciné-Débat Granville

Sont intervenus dans les débats, en plus des réalisateurs :

Gudrun Ledegen, sociolinguiste, université de Rennes 2

Souad Matoussi, anthropologue, Université de Sousse en Tunisi) (qui n’a pas retenu son émotion à la vision des films…et ce fut un moment intense de la journée.)

Florian Hémont, sciences de l’information et de la communication, Université de Rennes 2

Olivier Thomas, géographe, chercheur associé, MRSH/Université de Caen-Normandie

Thomas Vetier, sociolinguiste, Université de Rennes 2. Coordination et programmation du festival :

Benoît Raoulx, géographe, MRSH/ Universite de Caen-Normandie (programme FRESH)

Jean-Marie Vinclair, Maison de l’Image Basse-Normandie.

Le cavalier des airs de Matthieu Pheng, par Jacqueline Théault

 

Titre : LE CAVALIER DES AIRS de Matthieu Pheng (5é mn)

 

Nous sommes en présence du monde des voltigeurs équestres.

En apparence, le scénario est simple : gagner le concours européen pour accéder au Jeux Mondiaux en 2014. Pour Nicolas Andréani, très titré, pas question de rater à 30 ans car il ne veut plus de ce monde de compétition.

 

Seulement dans ce genre de discipline, il s’agit d’être trois en super forme : le voltigeur, le cheval racé et la personne qui tient la longe dite « longeur ». Vous vous dites, je ne connais pas ce sport ? Pas étonnant avec 6000 pratiquants en France contre 100 000 en Allemagne !

 

Une fois le titre européen obtenu par Nicolas, il s’agit de tout mettre en œuvre pour obtenir le Graal mondial. Alors, envers du décor avec les préparatifs devient beaucoup moins simple … Le magnifique cheval se blesse, le concept du spectacle de voltige est à changer d’A à Z, le corps de Nicolas lui indique un temps de repos indispensable et le meilleur ami voltigeur équestre concoure pour le même « Mondial ».

 

Cette situation est le reflet d’une harmonie humaine et animale d’une grande beauté. Le suspens, l’amitié profonde entre les deux voltigeurs -qui sont de futurs partenaires dans leur spectacle après le « Mondial » -, le travail de cette femme « longeur » sans relâche avec les chevaux intérimaires, nous émeuvent.

 

Avec ce documentaire, mieux vaut se centrer sur les images, les regards et les mots des trois équipiers mais surtout des deux voltigeurs qui sont des compétiteurs au plus haut niveau dans un respect profond et rare.

Film visionné le 14 juin 2016 à  la Maison de l’Image, Caen

 

FILM VISONNE LE 14 JUIN 2016 à  Caen

 

« Les femmes de la libération » documentaire de Xavier Villetard (57′), par Yann Le Jossic

Ou Le corps: enjeu de pouvoir, objet d’Histoire.

Un cinéaste qui travaille l’histoire

Xavier Villetard est un heureux récidiviste qui sait allier cinéma, histoire et cause des femmes.

Il s’est fait remarquer dès 2009 en réalisant « Les filles des ruines » sur le destin de trois Berlinoises en 1945. En confrontant les images d’archives aux récits de ces femmes violées par les vainqueurs, il mettait déjà en lumière l’enjeu de la possession du corps des femmes et leur lutte pour exister et se libérer de cette emprise.

Il fait œuvre ici d’historien-cinéaste en procédant de la même démarche en observant et en citant des Françaises sur une période allant de « l’arrivée des Américains avec des armes en 1944 à leur départ avec des femmes en 1946 », en recherchant les journaux intimes féminins, les rapports de police et de l’armée et en s’appuyant sur les travaux d’historiens français et américains.

 

Érotiser la France pour la dominer

Partant du travail de Mary Louise Roberts « What Soldiers Do. Sex and the American GI in World War II France » et interviewant cette historienne américaine, Xavier Villetard casse le mythe des libérateurs américains héros sans tâche et nous montre des jeunes hommes dominateurs se comportant en conquérants dans un pays battu et peuplé de femmes.

En cela, nous retrouvons une constante machiste des guerriers dans l’Histoire mais la propagande de l’armée américaine accentua l’idée reçue anglo-saxonne de la Française « facile » : « Une des motivations des G.I’s pour le combat était le sexe car c’est l’image des Françaises qu’on leur a construit ». Sur un montage d’archives parfois nouvelles et en couleurs de super 8, on écoute sidéré les voix off féminines reprenant avec conviction les journaux intimes de Françaises de tous âges, classes et origines évoquant la fascination pour l’Amérique, la joie de la libération mais aussi la face cachée des libérateurs : le pillage, les relations sexuelles exigées ou consenties contre du chocolat…

Le spectateur apprend aussi médusé que devant les plaintes des civils et des autorités locales devant les exactions yankees que les autorités vont attribuer la plupart des viols aux soldats noirs américains. En effet leur prétendue voracité sexuelle sera plus facile à admettre pour une population française empreinte de colonialisme et de racisme ordinaire et il en est de même de la presse et de l’opinion publique outre-Atlantique.   

 

Le vote contre le statu quo ?

Qu’en est-il des hommes de France ? Les vaincus de 1940 prisonniers en Allemagne sont accueillis sans chaleur excessive conformément à la volonté du gouvernement provisoire de la République qui choisit de glorifier la France libre et d’oublier les civils déportés, les soldats du stalag, les raflés du S.T.O au profit du mythe résistancialiste en construction. « Vae victis » est une maxime d’Etat qui est en partie reprise à l’intérieur des couples disloqués par la guerre et l’absence. Pour un Pierrot déporté à Buchenwald fiévreusement et patiemment attendu par sa femme ; combien de cocufiés par l’Histoire ? Combien d’amours brisés ? Combien de maris partis aimants et revenus violents ?

En effet ces hommes battus et oubliés entendent retrouver leurs femmes comme elles étaient avant leur départ ; c’est-à-dire obéissantes et soumises. C’est oublier que la guerre est passée et que bien des femmes ont changé et que même la loi écrite par des hommes ne peut plus l’oublier comme en 1920 et que c’est bien le combat des résistantes qui a permis aux Françaises d’avoir le droit de vote et non le général de Gaulle qui le leur a octroyé… mais le film souligne bien que « déjà 300 millions de femmes votaient déjà dans le monde et que le code civil lui reste inchangé maintenant les Françaises comme des mineures juridiques. On attend d’elles qu’elles soient des mères qui repeuplent la France ! »

L’intime pour atteindre l’universel, réécrire l’Histoire et poursuivre la lutte de l’égalité.

En regardant ce beau et cohérent travail de montage et en écoutant la voix des exclues de l’Histoire on comprend que l’assaut sur le corps des femmes est le plus petit dénominateur commun de tous les conflits, qu’un travail de mémoire est indispensable pour ne pas laisser les seuls hommes écrire l’histoire et les seuls élus en transmettre une mémoire univoque et masculine.

Yann LE JOSSIC

Ciné Débat Granville

14 juin 2016

La mélancolie, de Manon Guichard, par Christine Simonet

A plus de 80 ans, Huguette vit isolée en compagnie de son fils dans une maison située à proximité du Mont Joly, au sud de la plaine de Caen. Elle est âgée, affaiblie, mais elle tient bon, car elle la conviction d’être investie d’une mission : entretenir la tombe de Mary Jolie, une actrice ayant vécu au XVIIIème siècle et qui a choisi d’être enterrée dans ce lieu.

Douloureusement mais régulièrement, Huguette se rend à pied jusqu’au tombeau de l’actrice qu’elle vénère. Elle guète l’arrivée des visiteurs et tente de les retenir en leur contant les anecdotes de la vie de l’actrice, récit qu’elle agrémente même de quelques plaisanteries égrillardes.

C’est un jour de chance si quelques cartes postales sont vendues, mais la plupart du temps au retour le butin est maigre. Dans le décor désuet de la vieille maison, où la vie se déroule au ralenti, répétitive et sans imprévu, on cherche en vain la moindre trace d’élan vital.

Ce qui questionne le spectateur tout au long de ce film, c’est la recherche de sens. Sens de ce rituel compulsif qui pousse Huguette jusqu’au bout de ses limites pour honorer un engagement confié à ses aïeux pour lequel plus rien ni personne ne la sollicite. Mais n’est-ce pas simplement « ce qui la fait tenir ? comme elle le dit au cours des dialogues.

. Et voici qu’à la fin de cette vie fastidieuse, Manon Guichard, la réalisatrice survient, la regarde, lui parle, la filme.  Huguette était de la condition « des gens sans importance », elle existe.

“Portraits au jardin” de Benjamin Serero , par Jacqueline Théhault

C’est un film en couleur présentant des portraits de personnes dans la vie grise du R.S.A et d’une petite ville de Normandie.

Focus sur les plantations, les graines, puis sur le binage, l’arrosage et la récolte des légumes. Création d’un jardin, support de reprise de confiance en soi petit à petit pour un petit groupe d’hommes et de femmes, rassemblés en vue d’un espoir de réinsertion. Ce jardin devient, au fil des jours, le moyen de créer le lien social si absent, de se mettre en action avec un but: se lever le matin en se disant: “je vais parler à quelqu’un aujourd’hui”. Ils vont aussi rire, parler de leur solitude à longueur de journées, mais s’apercevoir que les autres souffrent comme eux à cause d’un long chômage, d’un traumatisme, d’un accident, etc.

L’accompagnatrice suscite toutes les tâches des “jardiniers” en essayant de revenir à l’autre réalité en douceur: envisager le chemin de l’emploi aménagé, ou à mi-temps. Là, la prise de conscience de chacun va demander pas mal de temps.

Et au milieu des légumes et des fleurs arrive un peintre qui va nous faire vivre des scènes émouvantes: il propose, avec finesse, à chacun de peindre son portrait. Pas facile de se laisser regarder quand vous êtes transparent dans votre quartier depuis des années avec mille difficultés! Soudain, un inconnu vous fait pauser, passe du temps avec vous…

Une fin très réussie parce que c’est un film en couleur qui offre des portraits peints à la manière d’Andy Warhol avec des nuances ensoleillées.

La mécanique des corps de Mathieu Chatellier, Par Véronique Bévan

Dans un cadre bien connu des granvillais Le Centre de rééducation fonctionnelle le Normandy, se joue une curieuse aventure…

Des femmes et des hommes sont là pour être « réparés », remis en mouvement.
c’est ce que nous donne à voir le documentaire de Mathieu Chatellier.
Maladie ou accident a conduit ces témoins vers une amputation..
Nous les rencontrons entourés de soignants et de « mécaniciens des corps »,
qui vont avec savoir-faire et attention les aider à retrouver mobilité et usage de leur corps…
Les premières images nous entraînent dans l’atelier-laboratoire où sont fabriquées, ajustées minutieusement les prothèses…
Puis nous rencontrons les patients qui reçoivent ces prothèses, des parcours longs, parfois douloureux…
mais toujours l’espoir d’une vie en mouvement donne le courage de surpasser les différentes étapes…
Beaucoup de délicatesse dans ce documentaire où Mathieu Chatellier s’est attaché, comme il nous l’a dit, à montrer les avancées tant dans la recherche que dans la vie des personnes, qui avec beaucoup de pudeur témoignent ici.