Retour sur le Professeur de violon de Sergio Machado.(Brésil, 1h40), par Yann Le Pennec

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Sans doute pourrait-on balayer les réserves de quelques critiques du Professeur de violon concernant un scénario schématique cousu de fil blanc, voire démagogique, dont le développement serait réglé comme papier à musique en opposant le fait que le film soit inspiré, mais seulement inspiré, d’une histoire réelle. Le chef d’orchestre Sylvio Biancarelli touché par la détresse des habitants d’un quartier dévasté par un incendie a, en effet, créé une école de musique pour les enfants. La transposition de cette histoire dans le quartier d’Héliopolis à Sao Paulo, permet à Sergio Machado, lui-même fils de musicien, à travers le dilemme d’un violoniste virtuose recalé dans son rêve de devenir premier violon de l’orchestre philarmonique de Sao Paulo, de montrer combien la vie sociale est déterminée par la violence des gangs et des dealers. L’engagement du virtuose prend alors une dimension sociale, politique autant qu’artistique quand il expose la coupure entre deux mondes où la culture est réservée à la classe des dominants. Acte politique concrétisé par cette volonté d’aller sur le lieu même de la vie de ces adolescents qui ont déjà intégré les normes de la violence sociale, d’affronter leur incompréhension pour la prendre en considération et les respecter, alors, en tant que personnes. Et c’est à travers le dépassement d’un destin individuel et l’adhésion à la force du collectif, à travers une pédagogie qui le contraint à une remise en cause douloureuse de la pédagogie prédominante qui l’a formé et propulsé en tant que virtuose, que le professeur de violon parvient, par la discipline nécessaire à la musique et aux instruments, à élever ces adolescents à une dignité autant imprévisible qu’improbable. La musique pour adoucir les gangs, lutter contre les inégalités, on n’y croit, guère, sans doute, quand les adolescents assistent à un concert dans le temple philharmonique de Sao Paulo, mais ce film vient s’ajouter à toutes ces expériences pédagogiques qui ont valeur politique pour avoir parié sur l’intelligence et la sensibilité des enfants des classes dominées et ouvrir des possibles pour leurs vies.

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Julieta, par Yann Le Pennec

Julieta

Film espagnol de Pedro Almodovar, sorti le 16 mai 2016

Au moment d’aller voir (en VO Arghhhh!) son dernier film, je me demandais si Julieta allait compter au nombre des «  chicas d’Almodovar  » toutes précipitées au bord de la crise de nerfs, prêtes à mettre sens dessus dessous la société de convenances machistes, si le réalisateur allait se montrer délivré de ses obsessions thématiques habituelles de la mère, de la perte et de l’échec de l’amour. Ce drame lumineux et austère n’en est pas totalement débarrassé, bien au contraire, quand les morceaux d’existence de Julieta, terrassée par le silence d’une fille ayant choisi de rompre l’amarre familiale, apparaissent entremêlés par autant de flash-backs traversés par le sentiment de la faute et par la culpabilité. Un film tendu, tenu comme jamais sans doute, qui pouvait aussi bien verser dans le grand mélo et le roman noir, mais qui en est préservé parce qu’ habité par une sourde douleur tapie à l’affût, comme une point de côté à l’âme. Mélodrame sans doute qui permet à Almodovar de déployer toutes les sortilèges du cinéma classique servant, ici, les habituelles ambivalences des relations mères-filles tissées d’amour et de rivalité, de mimétisme et de jalousie, de projection étouffante et de désir d’émancipation. Film sombre aux couleurs chatoyantes mêlant les bleu-nuits oniriques et les rouges vifs couleur du sang, du sexe, du drame et de la passion. La fin qui laisse le spectateur libre d’imaginer que ce film pourrait soigner la maladie de vivre, nous conduit à penser qu’Almodovar «  qui a voulu lutter contre l’humour  » aurait peut-être imperceptiblement changé.

La mécanique des flux, de Nathalie Loubeyre, par dominique Adam

« La mécanique des flux » est un film-documentaire de Nathalie Loubeyre de 85 mn, réalisé avec le soutien à l’écriture et l’aide au programme de développement de la région de Normandie. Il a reçu le grand prix du jury des lycéens et apprentis et une mention spéciale long-métrage du jury de Fleury-Mérogis.

 

Après « No comment » (2009) et « A contre-courant » (2013) qui abordaient déjà la thématique migratoire à Calais et en Méditerranée la réalisatrice montre avec beaucoup d’esthétisme, de sensibilité et une touche même de poésie, que derrière les contrôles des « flux » se trouvent des êtres humains, vivants, déterminés, même à risquer leur vie puisque, dira-l ‘un d’eux, « de toutes façons on est déjà morts… », mais aussi désireux d’élaborer sur leur condition et les sentiments de rejet qu’ils suscitent. On le savait déjà mais voir ces jeunes hommes essayer de se glisser sous un camion pour s’y accrocher, ces bateaux livrés aux vagues, ces familles errantes prises comme des cibles dans les rayons des caméras thermiques, est d’un réalisme qui remue profondément. Ils s’étonnent qu’on leur reproche de prendre les emplois des Européens « puisqu’on n’a pas de travail », mais ne savent pas que, même morts ils dérangent encore puisque, quelle que soit la religion, on leur reproche de prendre la place des autres dans les cimetières… Alors, on leur a fait un cimetière pour eux, sorte de terrain vague, avec des creux et des bosses, entouré de grillage et fermé par un grand portail, d’une tristesse et d’une déshumanité affligeantes.

 

Réalisé en 2015, donc avant la grande vague migratoire récente, ce documentaire tourné à divers endroits le long des frontières de l’Europe, est au cœur de l’actualité et rappelle à ceux qui l’oublieraient que ces migrants ont des corps qui souffrent, rêvent, respirent comme nous et ne sont pas forcément des délinquants ou des parias.