Le cinéma ou l’art de faire vivre l’histoire des oubliés, par Yann Le Jossic

Chaque citoyen clairvoyant sait que pendant longtemps l’Histoire a été écrite par les hommes et parmi eux par les vainqueurs ; ceux-ci se sont accaparé le rapport global d’une société à la mémoire. Cette histoire souvent réduite à un récit national a imprégné une mémoire voulue par les politiques comme unique et patriotique.

L’évolution historiographique depuis les années 1970-80 a permis enfin de commencer à exhumer les témoignages des fusillés de 1914-1918, des déportés des années noires ou des appelés de la guerre d’Algérie. Si les travaux d’ Audoin-Rouzeau, de Paxton et de Stora ont pu ainsi rendre justice aux mémoires des victimes, ce combat pour rendre plurielles les mémoires a également été gagné grâce au 7e art quand il a cessé de s’autocensurer à l’instar des « Sentiers de la gloire » de Kubrick de 1957 non distribué en France jusqu’en 1975, lorsqu’il a éveillé les consciences sur la spécificité du génocide juif par la fiction : « Monsieur Klein » de Losey en 1976 ou par le documentaire : « Shoah » de Lanzmann en 1985 et quand Vautier reflète en 1972 ce qu’était d’« Avoir vingt ans dans les Aurès » onze ans plus tôt.

Mais ce travail parallèle entre Histoire et cinéma pour rétablir la vérité des faits a essentiellement réintégré les groupes mémoriels masculins reléguant l’histoire des femmes à quelques exceptions scientifiques comme les travaux récents d’Eliane Gubin sur les résistantes belges de 1914-1918 ou à des succès d’estime comme le film « Blanche et Marie » de Renard en 1985.

Aussi si vous n’êtes pas addicts aux envolées lyriques représentatives des batailles filmées comme sacrificielles mais nécessaires pour gagner la guerre comme s’il s’agissait d’une rencontre sportive masculine, hâtez-vous lentement -comme le rythme de ces films vous y incite- d’aller voir 2 films.

 

« LES GARDIENNES » « Demain, il faudra être fortes !» Iris Bry.

Le 1er film est une nouvelle œuvre magistrale de Xavier Beauvois qui aborde le sujet de la grande guerre en se cantonnant à l’arrière, cernant les effets délétères vus et ressentis par les femmes. Certes le film (2h14) aurait gagné à être resserré mais la lenteur et la langueur des jours qui s’écoulent conformément au calendrier des travaux agricoles sont porteurs du sens de leur infinie attente du retour de leurs hommes. L’apparente solidarité de cette société rurale provisoirement féminisée est filmée à l’aide de remarquables plans circulaires récurrents nous insérant au centre de ces groupes de paysannes qui nous interpellent par des regards-caméras déterminés. Cependant le poids des traditions et du qu’en dira-t-on représenté parfaitement par Nathalie Baye est au moins aussi puissant que les changements socio-économiques (féminisation du travail, mécanisation apportée par les Américains) incarnés par Laura Smet et surtout par la jeune et solaire Iris Bry. Cette révélation est à l’image du cinéma exigeant et réaliste de Beauvois que le grand critique Jean Douchet a contribué à s’extirper du milieu ouvrier auquel ce Calaisien semblait promis. Beauvois a l’audace de montrer l’imprégnation de la culture de guerre représentée par une chanson germanophobe interprétée par des écoliers devant leur instituteur revenant du front et ne pipant mot alors que la compréhension que l’adversaire « boche » est aussi une chair à canon de paysan vient du dur chef de famille (très bon Olivier Rabourdin).

 

« CARRE 35 » « It’s all about memories !» (Tag filmé sur un abattoir colon abandonné à Casablanca)

Le 2d film est un documentaire d’1h07 d’Eric Caravaca qui perce avec pudeur un secret de famille nous prenant la main pour aller de l’intime à l’universel. On suit l’acteur qui passe derrière la caméra afin de mener l’enquête sur la mort en 1963 au Maroc de sa sœur aînée à l’âge de quatre ans. A travers les non-dits familiaux, il interroge avec tact les témoins sur les raisons de la disparition des images photographiques et filmiques de cette courte vie gommée par la honte maternelle d’avoir enfanté une enfant trisomique et qui est décédée loin de ses parents et de sa patrie. A travers cette quête très personnelle, le cinéaste mu par sa récente paternité travaille par l’image (archives, recours au super 8) notre rapport à la mort, au deuil toujours injuste d’une enfant, au handicap mais aussi à l’histoire des colonies toujours mal appréhendée par les métropoles défaites. Pour repartir sur de nouvelles bases porteuses d’avenir et d’espérance, il ne sert à rien de cacher sous le tapis de la petite et de la grande histoire les drames familiaux et les rancœurs de l’héritage colonial car on ne construit rien sans mémoire.

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Sparring, de Samuel Jouy, Par Yves Berthault

Sorti le 31 janvier 2018, 1h35

La dignité de celui qui encaisse

Synopsis : À 45 ans, Steve Landry est un boxeur qui a perdu plus de combats qu’il n’en a gagné. Avant de raccrocher les gants, il accepte une offre que beaucoup de boxeurs préfèrent refuser : devenir sparring-partner d’un grand champion.

Sur cette trame très ténue, Samuel Jouy nous livre un premier film qui est bien plus qu’un nouveau film sur la boxe.

Formidablement interprété, dans le rôle principal par Mathieu Kassovitz, acteur quinquagénaire qui se mue en boxeur de second rang et par Souleymane

M’Baye, champion reconnu et titré qui se révèle un excellent comédien dans un second rôle, le film déroule sur une heure trente une histoire humaine, finalement ordinaire d’un père en échec qui tient à garder sa dignité face aux siens, en particulier aux yeux de sa fille.

Le scénario évite les chausse-trappes d’une histoire qui nous conterait une rédemption par une réussite sportive tardive. Plus d’une fois, le spectateur est surpris par les retournements qui nous amènent à une fin non convenue, ni attendue où ce héros ordinaire qui « encaisse » les humiliations et les coups va relever la tête et se regarder dans la glace.

Un des plaisirs de ce film tient aussi à la qualité du spectacle sportif et à la performance de Mathieu Kassovitz, qui, pour ce rôle, a vraiment chaussé les gants pour des combats non simulés avec des boxeurs professionnels.

Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, par Christine

Sortira le 7 février 2018, 1h33

Synopsis

 Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive. 

Trois personnages : Denis Ménochet, le père, violent, impulsif, dont on détecte pourtant au regard de quelques scènes dans la maison parentale la fragilité crée par des blessures familiales. Léa Drucker, qui interprète le rôle de la mère avec assez de subtilité pour de pas jouer la simple victime. L’enfant, pris au piège dans cette escalade de violence, joue les adultes les uns contre les autres, dans l’espoir de trouver l’échappatoire qui lui permettra d’éviter le pire.

La tension monte tout au long du film, l’anxiété noue, jusqu’à l’inéluctable, le point de non-retour.

« Beaucoup d’exagération » avons-nous tendance à dire à l’issue de ce film que le premier réflexe est de rejeter tant il met à l’épreuve nos nerfs et notre sensibilité. Mais est-ce vraiment de l’exagération comparé à la réalité ?

L’intention de Xavier Legrand a été de sensibiliser par le cinéma le spectateur au problème de la violence conjugale.

« En France, une femme meurt tous les deux jours et demi des suites de ces violences, et même si les médias en parlent, le sujet reste tabou » comme nous explique l’auteur.

A chacun d’apprécier la pertinence d’un tel film.

Christine Simonet

Petite trousse à outils pour « L’Atelier », par Yves Berthault

  L’ATELIER , Film de Laurent Cantet, France 2017

Il n’est pas question, ici, de dévoiler l’histoire du film, qui au-delà de son aspect quasi documentaire est aussi construit comme un thriller.

L’atelier, dont la trame du récit s’articule autour du travail d’écriture d’un roman conduit par Olivia, écrivaine de renom, avec un groupe de jeunes de la Ciotat, est plus qu’un film sur une jeunesse confrontée à son insertion dans le monde actuel.

Il est un questionnement sur la sociabilité et les choix individuels.

Olivia, artiste investie avec bienveillance dans cette rencontre avec un groupe de jeunes réunis par une Mission Locale sait se montrer curieuse et à l’écoute. Mais cette honnêteté va de pair avec une démarche très orientée dans la construction du récit et le recueil des propositions du groupe.

Très vite, Antoine va se distinguer par son insoumission sous-tendue par une violence contenue. Là où le reste du groupe, d’abord peu engagé, voire réticent, va se montrer coopératif, Antoine va s’exclure. Quand les autres se socialisent et s’intègrent, lui s’individualise et se distingue. Par ses provocations verbales et ses attitudes, il va, à son corps défendant, participer à la cohésion du groupe. Ces « braves gens qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux »…

Personnage le plus complexe du film, à la fois ange et démon, son scepticisme vis-à-vis d’Olivia va se muer en une fascination qui sera un des moteurs du scénario. Que cette fascination intellectuelle et physique soit réciproque va donner lieu, entre les deux, à des scènes « sur le fil » d’une ambiguïté magnifique, portées par deux interprètes exceptionnels ; que cette confrontation soit portée à l’écran par Marina Foïs, actrice célèbre face à Matthieu Lucci, jeune comédien non professionnel renforce la crédibilité et la beauté du film.

Alors, « L’atelier », autant qu’une formidable plongée dans la réalité sociale de la Ciotat, ville désindustrialisée, restera comme un grand film sur la liberté et son prix à payer…

Le texte très Camusien qui ponctue le récit en dit toute la portée…

Yves Berthault

Janvier 2018